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Transition énergétique en Amérique latine et dans les Caraïbes : défis, opportunités et rôle clé des institutions.

Le 15 septembre 2025, par Diana Rodriguez

La région d’Amérique latine et des Caraïbes se distingue à l’échelle mondiale par son exceptionnelle richesse en ressources naturelles et en biodiversité, ainsi que par son attractivité en tant que destination touristique, gastronomique et écologique. Elle se caractérise toutefois aussi par ses défis en matière d’inégalités économiques, de travail informel (non déclaré), d’instabilité politique et par divers conflits d’ordre socioéconomique, politique, sécuritaire et environnemental. Face à l’urgence climatique mondiale, une question s’impose :

Comment la région progresse-t-elle en matière de transition énergétique ? Quels en sont les principaux défis et opportunités ? Et comment les différentes institutions (gouvernements, universités et cabinets de conseil) peuvent-elles contribuer à une transition énergétique à la fois juste et économiquement viable ?

En ce qui concerne le panorama énergétique régional,  il convient de souligner que celui-ci dispose d’un potentiel considérable. Bien qu’il ait enregistré des avancées significatives ces dernières années — en février 2025, la région a atteint 68 % de production d’électricité issue de sources renouvelables (Olade, 2025) —, cela demeure insuffisant pour répondre à la demande croissante en électricité, estimée en hausse de 2,3 % par an entre 2022 et 2050, année fixée comme objectif de neutralité carbone (BID, 2024).

Si le leadership est assuré par des pays comme le Brésil, le Costa Rica, l’Uruguay et le Paraguay, qui ont atteint des taux supérieurs à 92 % d’électricité produite exclusivement à partir de sources renouvelables, d’autres pays de la région, comme la Colombie, affichent des taux plus modestes (73 %). L’offre totale d’énergie primaire du pays reste dominée par le pétrole (41 %) et le gaz naturel (27 %). Quant à l’électricité renouvelable, elle provient majoritairement de l’hydroélectricité (74 %), suivie par le solaire et l’éolien, qui représentent à peine 5,77 % de l’électricité nationale, soit une capacité installée de 1,19 GW, susceptible d’atteindre 1,8 GW avec les nouveaux projets actuellement en phase de test (DNP, 2024).

De son côté, le Forum économique mondial, dans son rapport de 2024 Fostering Effective Energy Transition, a évalué, via l’Indice de Transition Énergétique (ITE), la performance des systèmes énergétiques de 120 pays. Il en ressort que le Brésil et le Chili sont en tête de la transition énergétique en Amérique latine, figurant parmi les 20 pays les mieux classés selon des critères tels que l’équité, la durabilité environnementale, la sécurité énergétique et leur niveau de préparation à la transition (World Economic Forum, 2024).

Ce rapport met en évidence l’engagement de long terme du Brésil en faveur de l’hydroélectricité, des biocarburants, du solaire et de l’éolien, ainsi que le renforcement de ses institutions et de ses outils de planification politique, qui permettent au pays de consommer 49 % de son énergie à partir de sources renouvelables. Au Chili, le soutien conjoint du secteur public et du secteur privé a stimulé le développement des énergies propres grâce à une avancée significative en matière d’infrastructures et de politiques publiques, avec pour objectif de porter la part des renouvelables à 70 % de la consommation énergétique nationale (World Economic Forum, 2024). Comme l’illustre la carte suivante, l’Amérique du Sud présente une situation contrastée : les progrès du Brésil et du Chili (en bleu foncé) tranchent avec le retard de pays voisins tels que le Venezuela, l’Équateur, le Pérou et l’Argentine.

Bien que la région dans son ensemble ait connu des avancées constantes vers des énergies plus propres, chaque pays fait face à des défis spécifiques. Dans le cas de la Colombie, les combustibles fossiles ne sont pas seulement une source d’énergie, mais aussi une source de revenus par le biais des redevances pour de nombreuses régions et familles. Comme l’a rappelé le Centre d’Études Socioéconomiques et Régionales de Valledupar (CESORE, 2024) :

« Les énergies alternatives ne génèrent pas de redevances. Alors qu’on tente de résoudre un problème global en cessant de produire des combustibles fossiles (la Colombie ne contribue qu’à hauteur de 0,6 % aux émissions mondiales), des emplois et des revenus disparaissent, condamnant de nombreux citoyens au chômage et à la pauvreté. La transition doit être progressive et accompagnée d’une diversification économique. »

Face à ce dilemme — réussir une transition énergétique efficace, socialement juste et alignée sur les objectifs de 2030 et 2050 (portant respectivement sur 80 % de production d’électricité issue de sources renouvelables et la neutralité carbone) —, nous avons échangé avec Ignacio Penagos, docteur en économie de la Southern Methodist University de Dallas et spécialiste des infrastructures, du développement et de la répartition spatiale de l’activité économique en Amérique latine, il souligne que «malgré les progrès réalisés en matière d’infrastructures et de connectivité grâce à l’investissement étranger, de nombreux défis demeurent».

1. Le manque d’intégration régionale

Selon I. Penagos, bien que des alliances et accords régionaux (tels que l’Alliance du Pacifique ou le Mercosur) aient été établis par le passé, ceux-ci se sont affaiblis au fil du temps. Aujourd’hui, les pays d’Amérique latine commercent encore peu entre eux : ils exportent principalement vers l’Europe, les États-Unis et l’Asie, mais manquent d’intégration et de coopération commerciale, économique et environnementale au sein de la région. De même, des expertes comme Julieta Zelicovich, docteure en relations internationales, estiment qu’à l’issue du dernier sommet du Mercosur, tenu le 3 juillet 2025 à Buenos Aires, «les pays n’ont pas su développer une stratégie commune de repositionnement dans l’ordre international, qui leur permettrait de réduire leur vulnérabilité face à une conjoncture mondiale de plus en plus instable».

Il est prévu qu’au semestre prochain, le Mercosur approfondisse les thèmes liés à l’intégration énergétique, à un possible accord sud-américain sur les minerais critiques (proposé par le président brésilien Lula da Silva) et même à la création d’une industrie commune de véhicules électriques. Cela supposerait un effort conjoint supplémentaire de la part des gouvernements pour mieux valoriser la région. Cependant, J. Zelicovich avertit que «les différences entre pays membres risquent de provoquer des frictions lors de négociations conjointes à long terme avec des partenaires extérieurs, ce qui pose la question du rôle et de la pérennité du Mercosur» (France 24, 2025).

2. L’influence du secteur politique

Un autre facteur déterminant dans la transition énergétique est le contexte politique, tant interne qu’externe. Selon I. Penagos, la réussite de projets liés aux énergies propres dépend fortement de qui est au pouvoir et de l’alignement (ou non) de son agenda avec les objectifs de transition. La politique peut donc jouer le rôle d’accélérateur ou, au contraire, d’obstacle majeur.

L’exemple le plus frappant, selon lui, reste le changement de gouvernement aux États-Unis, qui a bloqué toutes les possibilités de financement nord-américain pour des projets de transition énergétique dans la région. Même si des pays comme la Colombie ont fait preuve de discipline budgétaire leur permettant de s’endetter pour financer de tels projets, l’arrivée de nouvelles administrations — locales ou internationales — peut interrompre des dynamiques positives, même dans des contextes macroéconomiques favorables (inflation maîtrisée, taux d’intérêt stables).

De la même façon, Jorge Alberto Guerra, consultant auprès de la division fiscale de la BID, rappelle que si l’investissement direct étranger est essentiel à la transition énergétique, il reste fortement conditionné au climat politique :

«Un groupe d’investisseurs intéressés par des projets renouvelables en Amérique latine n’y placera pas de capitaux s’il n’y a pas de stabilité politique et surtout de sécurité fiscale. Un investisseur externe cherche des garanties que son capital sera protégé et que les règles du jeu ne changeront pas brutalement».

3. Le déficit d’infrastructures et la planification inefficace

Selon I. Penagos, l’un des exemples les plus révélateurs est le projet d’Hidroituango, plus grande centrale hydroélectrique de Colombie. Ce projet illustre les failles de gestion et les lacunes structurelles dans la planification des projets de transition énergétique. Non seulement il a entraîné des conséquences environnementales, affectant des écosystèmes fragiles et des espèces endémiques, mais il a aussi eu un fort impact social : des milliers de familles vivant dans les zones voisines ont été déplacées après la coulée de boue de mai 2018, sans protection de leurs droits ni garanties de relogement, aggravées par la violence des conflits armés dans la région (Zuleta, 2021).

Aujourd’hui, malgré tout, le projet a permis de compenser ses impacts : reforestation de forêts tropicales, génération de plus de 13 000 GWh d’énergie propre depuis sa mise en service fin 2022. C’est désormais le plus grand projet énergétique de Colombie et l’un des plus importants en Amérique latine. Mais pour I. Penagos, les conséquences sociales et environnementales de ce type de mégaprojets doivent servir de leçon : les futures initiatives doivent intégrer en amont des compensations environnementales, des solutions sociales et des alternatives économiques pour les communautés locales.

Des projets tels que celui d’Hidroituango reproduisent des modèles d’énergie propre en Europe, comme en Norvège, considérée comme « le pays le plus durable de la planète et le plus grand producteur d’énergie hydraulique en Europe », où son système électrique est alimenté à 98 % par des énergies renouvelables et alimente les industries de l’aluminium et des engrais, contribuant ainsi au développement social et à la croissance économique du pays (BBVA, 2025).

Des cas comme celui de la Norvège représentent la convergence idéale entre progrès en matière de durabilité, progrès social et économique, où la transition énergétique ne représente pas un risque pour les communautés, les écosystèmes ciblés ou l’activité économique du territoire.

En effet, une partie des revenus provenant des hydrocarbures tels que le pétrole et le gaz naturel dans ce pays nordique est consacrée au financement de cette transition et à la garantie du bien-être de sa société actuelle et future (Pech, 2025).

Reprenant le cas de l’Amérique latine, Maria Netto, directrice exécutive de l’Institut pour le climat et la société au Brésil, souligne que malgré la croissance rapide des énergies renouvelables en Amérique latine, le manque d’infrastructures de transmission et la lenteur des investissements restent des obstacles majeurs : « Même si nous produisons beaucoup d’énergie, il n’existe pas de réseaux intelligents ou sophistiqués. De lourds investissements dans les infrastructures de transmission sont nécessaires. » Comme I. Penagos, elle insiste sur le besoin de coopération transnationale : « L’efficacité de la transmission serait bien meilleure si des lignes régionales existaient, et non pas seulement nationales » (Bloomberg Línea, 2025).

4. Le manque de préparation et de diversification du mix énergétique

« Nous sommes très mal préparés à intégrer massivement les énergies renouvelables », affirme I. Penagos. Bien que l’Amérique latine bénéficie d’un ensoleillement abondant, il existe peu d’initiatives favorisant l’installation de panneaux solaires capables de réduire la dépendance à l’hydroélectricité ou, bien sûr, aux énergies fossiles.

Un mix énergétique diversifié est indispensable, non seulement pour réduire la vulnérabilité face aux phénomènes climatiques (sécheresses, pluies extrêmes), mais aussi pour accompagner l’essor de secteurs comme celui des véhicules électriques. Ce dernier a connu une forte croissance : les ventes de véhicules électriques et hybrides rechargeables ont augmenté de près de 40 % en 2024, et de 35 % au premier trimestre 2025 par rapport à la même période en 2024 (El Espectador, 2025). Toutefois, l’insuffisance du nombre de bornes de recharge, surtout en dehors des grandes capitales, freine leur usage sur de longues distances. Selon des experts, « pour répondre à la demande future, entre 400 000 et 800 000 bornes de recharge devront être installées en Amérique latine » (Latam Mobility, 2025).

Actuellement, l’infrastructure reste fortement dépendante des combustibles fossiles, confirme I. Penagos. En Argentine, par exemple, 87,5 % de l’énergie provient encore de sources fossiles (OBELA, 2024). Pour respecter les objectifs de neutralité carbone d’ici 2050, il est estimé que l’Amérique du Sud devra investir 1 900 milliards de dollars afin de tripler sa capacité de production électrique, principalement grâce à l’éolien et au solaire (El Economista, 2024).

5. Le rôle des universités et de la recherche, mais aussi des cabinets de conseil

« Le monde académique doit produire des recherches moins conditionnées par les commandes de clients (comme le font les cabinets de conseil), moins dictées par les dynamiques de court terme (comme le fait le gouvernement) et davantage orientées vers des réflexions critiques et des analyses capables d’aider chaque pays — et la région dans son ensemble — à progresser dans sa transition énergétique », explique Jorge Guerra.

Pour I. Penagos, le problème ne réside pas tant dans l’absence de recherche que dans le manque de transfert de connaissances vers la pratique : « de la recherche académique vers les bailleurs de fonds et les entreprises qui exécutent ». Il appelle à renforcer les infrastructures, les synergies et la coopération entre universités, entreprises, acteurs de l’innovation et autres parties prenantes afin de transformer les résultats de recherche en applications concrètes.

En tant que professeur et directeur de programme à l’Université Javeriana (l’une des plus prestigieuses d’Amérique latine), I. Penagos explique que les universités introduisent de plus en plus de cours et programmes sur la durabilité, afin que davantage de professionnels s’intéressent à ce secteur et puissent y travailler après leurs études. Cela répond aussi aux besoins mondiaux du secteur énergétique, où l’on estime la création de 40 millions d’emplois supplémentaires d’ici 2050, dont 18 millions uniquement dans les énergies renouvelables (International Renewable Energy Agency, 2023).

« Les cabinets de conseil jouent un rôle clé en tant que tiers neutres. Ils apportent un regard extérieur et spécialisé », souligne Jorge Guerra. À la différence des études menées par un gouvernement, qui peuvent être influencées par la conjoncture politique ou les projets en cours, les cabinets de conseil adoptent généralement une approche technique et méthodologique. Même lorsqu’ils sont engagés par des entités publiques ou privées, minières ou énergétiques, ils sont moins exposés aux fluctuations des cycles politiques et aux hypothèses formulées par leurs clients.

I. Penagos insiste quant à lui sur l’importance des cabinets spécialisés en transition énergétique, capables d’accompagner gouvernements et entreprises dans la transformation de leurs activités business as usual vers des modèles conformes aux objectifs de transition énergétique. Il souligne aussi que la structure des entreprises latino-américaines reste encore largement familiale et conservatrice, ce qui entraîne une certaine résistance face aux nouvelles technologies et aux changements de modèles d’affaires.

Compte tenu du contexte régional et national décrit ci-dessus, les cabinets de conseil jouent un rôle essentiel dans la conception, la stratégie, la planification, la mise en œuvre et le suivi des actions, des projets et des politiques qui ont un impact sur l’accélération des processus de transition énergétique. Leur neutralité opérationnelle facilite la mise en œuvre de projets renouvelables en renforçant les capacités techniques des secteurs public et privé, et ils jouent un rôle de médiateur face à la complexité réglementaire, économique, politique et sociale de la région.

Malgré les défis institutionnels, I. Penagos envisage l’avenir de la région de manière positive et estime que la transition sera favorisée par un soutien extérieur, des cabinets de conseil spécialisés, une recherche appliquée plus poussée et une conscience environnementale plus profonde des nouvelles générations.

L’apport de DEKKHA Green

Chez DEKKHA Green, nous avons conseillé de nombreuses entreprises, actrices de la transition énergétique, en France, en Espagne et en Belgique dans l’élaboration de leur stratégie de développement et nous les avons accompagnées sur le plan opérationnel.

Notre expertise en matière de certificats d’économies d’énergie (CAE en Espagne et CEE en France), ainsi que dans divers aspects de la transition (stratégie bas carbone et financement de la transition), fait de DEKKHA Green un cabinet de conseil doté d’une expertise sectorielle énergétique qui dépasse les frontières européennes et qui cherche à poursuivre son expansion à l’international.

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